Scientifique, avocate, militaire, musicien ou combattant de la liberté : ces cinq personnalités ont suivi des trajectoires très différentes. Pourtant, elles partagent un même point commun. Toutes ont contribué, à leur manière, à dépasser les barrières sociales, raciales ou politiques de leur époque.
Leurs noms ne sont pas toujours suffisamment présents dans les récits nationaux. Pourtant, leurs parcours racontent une partie essentielle de l’histoire de la Guadeloupe, mais aussi de celle de la France.
Raoul Georges Nicolo, de la Guadeloupe à la recherche nucléaire
Né le 21 juin 1923 au Gosier, dans une famille d’agriculteurs, Raoul Georges Nicolo grandit loin des grands centres scientifiques de l’Hexagone. Après des études au lycée Carnot de Pointe-à-Pitre, il quitte la Guadeloupe pour poursuivre sa formation à Paris.
Il étudie notamment à l’École centrale de TSF, spécialisée dans la radioélectricité, tout en suivant des enseignements au Conservatoire national des arts et métiers. En 1962, il obtient un doctorat ès sciences de la faculté des sciences de Paris. Il devient alors, selon la ville du Gosier, le premier Guadeloupéen titulaire d’un tel diplôme.
Ses recherches se situent à la rencontre de deux domaines en pleine expansion : les télécommunications et la physique nucléaire. Raoul Georges Nicolo travaille notamment sur un bloc de commutation multicanal permettant à un même téléviseur de recevoir plusieurs chaînes. Cette avancée intervient à une époque où la télévision commence à entrer dans les foyers et où les appareils doivent s’adapter à la multiplication des fréquences.
Il participe également à l’introduction de l’électronique dans les appareils de contrôle nucléaire et développe des dispositifs destinés à mesurer la réactivité des piles atomiques en régime sous-critique. Il devient le premier ingénieur guadeloupéen à intégrer le Commissariat à l’énergie atomique, le CEA. Plusieurs de ses recherches donneront lieu à des brevets et à des publications scientifiques. La ville du Gosier présente ses principaux travaux dans une notice consacrée au scientifique.
Mais son nom reste aussi associé à un événement majeur de l’histoire du droit français.
En 1989, Raoul Georges Nicolo conteste devant le Conseil d’État les résultats des élections européennes. Son recours est rejeté, mais la décision rendue le 20 octobre 1989 provoque un changement considérable dans la jurisprudence administrative.
Avec l’arrêt Nicolo, le Conseil d’État accepte désormais de vérifier qu’une loi française, même adoptée après un traité international, reste compatible avec celui-ci. Autrement dit, son recours contribue indirectement à faire reconnaître plus pleinement la supériorité des traités internationaux sur les lois françaises. L’arrêt Nicolo est aujourd’hui encore une décision fondamentale du Conseil d’État.
Raoul Georges Nicolo a donc laissé une double empreinte : dans l’histoire des sciences et dans celle du droit administratif français.
Gerty Archimède, l’avocate devenue « députée du peuple »
Née le 26 avril 1909 à Morne-à-l’Eau, Gerty Archimède grandit dans une famille déjà engagée dans la vie publique. Son père, Justin Archimède, est maire de la commune pendant plusieurs décennies.
Après avoir travaillé dans une banque, elle entreprend des études de droit en Martinique puis à Paris. En 1939, elle s’inscrit au barreau de la Guadeloupe. Elle devient ainsi la première femme avocate de Guadeloupe et des Antilles françaises. Plusieurs biographies la présentent également comme la première femme noire à exercer la profession d’avocate en France.
Son parcours juridique ne se limite pas à cette première historique. Elle devient par la suite bâtonnière de l’ordre des avocats de Guadeloupe et participe à plusieurs affaires importantes. En 1951, elle fait notamment partie du collectif d’avocats chargé de défendre les « 16 de Basse-Pointe », des ouvriers agricoles martiniquais accusés du meurtre d’un administrateur béké. Au terme d’un procès très politique organisé à Bordeaux, les seize accusés sont acquittés.
Son combat se poursuit également dans les institutions. Élue députée de la Guadeloupe en novembre 1946, elle siège à l’Assemblée nationale jusqu’en 1951 dans le groupe communiste. Elle n’est toutefois pas la première femme à avoir représenté la Guadeloupe au Parlement : Eugénie Éboué-Tell avait été élue aux Assemblées constituantes dès 1945. Gerty Archimède demeure néanmoins l’une des premières femmes parlementaires noires de l’histoire française.
À l’Assemblée, elle s’intéresse directement aux difficultés rencontrées dans les territoires ultramarins. Elle intervient sur les salaires, le logement, les droits sociaux, la reconstruction de Pointe-à-Pitre et l’amnistie de certains délits politiques. En 1947, elle rapporte également un projet de loi destiné à ouvrir plusieurs professions juridiques aux femmes. Les archives de l’Assemblée nationale permettent de retrouver ses principaux travaux parlementaires.
Après son mandat, elle poursuit son engagement politique et féministe en Guadeloupe. Elle devient adjointe au maire de Basse-Terre et assure temporairement les fonctions de maire lorsque le titulaire est éloigné de la commune. C’est pourquoi elle est souvent présentée comme la première femme à avoir dirigé une mairie guadeloupéenne, même si elle n’a pas été élue maire de plein exercice.
Son engagement dépasse enfin les frontières de l’archipel. En 1969, elle vient en aide à Angela Davis et à plusieurs militants afro-américains bloqués en Guadeloupe après un voyage à Cuba. Cet épisode, raconté par Angela Davis elle-même, symbolise les liens qui existaient alors entre les luttes anticoloniales, féministes et antiracistes.
Camille Mortenol, le Guadeloupéen chargé de protéger Paris
Camille Mortenol naît à Pointe-à-Pitre le 29 novembre 1859, onze ans seulement après l’abolition définitive de l’esclavage dans les colonies françaises. Son père, André Mortenol, avait lui-même connu l’esclavage avant d’être affranchi.
Grâce à ses résultats scolaires, le jeune Camille obtient une bourse et poursuit ses études dans l’Hexagone. En 1880, il réussit le concours de l’École polytechnique. Son arrivée dans cette prestigieuse institution constitue un événement exceptionnel dans une France encore profondément marquée par les préjugés raciaux et l’ordre colonial.
À sa sortie de Polytechnique, il choisit la Marine nationale. Il participe à plusieurs campagnes militaires, notamment à Madagascar, et gravit progressivement les échelons jusqu’au grade de capitaine de vaisseau. Malgré ses compétences, sa carrière se déroule dans un environnement où les officiers noirs restent extrêmement rares.
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Mortenol approche de la retraite. Pourtant, en 1915, le général Gallieni lui confie une responsabilité stratégique : organiser et diriger une partie de la défense de Paris contre les attaques aériennes allemandes.
À la tête de la Défense contre aéronefs du camp retranché de Paris, il contribue à renforcer les moyens de surveillance, les projecteurs et les batteries chargées de protéger la capitale. Les bombardements par avions et dirigeables constituent alors une menace nouvelle, à laquelle les armées doivent s’adapter rapidement.
Camille Mortenol incarne ainsi une contradiction caractéristique de son époque : celle d’un homme noir issu d’une colonie, confronté au racisme, mais auquel la France confie pourtant la protection de sa capitale.
Marcel Lollia, dit Vélo, le maître du tambour ka
Marcel Lollia, surnommé Vélo, naît à Pointe-à-Pitre en 1931 dans une famille ouvrière liée à l’usine Darboussier. Très tôt, il découvre les musiques populaires guadeloupéennes. Son père joue de l’accordéon dans les soirées de gwo tanbou et lui transmet cet univers sonore.
Vélo se forme ensuite auprès de grands maîtres, parmi lesquels François Mauléon, surnommé Carnot. Il devient progressivement l’un des tanbouyé les plus respectés de Guadeloupe.
À cette époque, le gwoka ne bénéficie pourtant pas de la reconnaissance qu’on lui accorde aujourd’hui. Héritée des populations réduites en esclavage, cette musique est longtemps méprisée par une partie de la société. On l’associe aux campagnes, aux classes populaires et aux rassemblements considérés avec méfiance par les autorités.
Marcel Lollia en fait néanmoins le centre de sa vie. Par son jeu, ses improvisations et sa maîtrise des différents rythmes, il contribue à préserver une pratique qui repose largement sur la transmission orale. Il joue dans les rues, les veillées, les fêtes et les léwoz, où dialoguent le tambour, le chant et la danse.
Sa reconnaissance artistique contraste avec des conditions de vie extrêmement difficiles. Vélo meurt en 1984, malade et dans une grande précarité. Ses funérailles donnent lieu à un vaste hommage populaire. Une statue le représentant avec son tambour est aujourd’hui installée à Pointe-à-Pitre.
En 2014, trente ans après sa disparition, le gwoka est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. Vélo n’aura pas connu cette consécration, mais son travail de transmission a largement participé à rendre cette reconnaissance possible. La Fondation pour la mémoire de l’esclavage le présente aujourd’hui comme l’un des grands maîtres tanbouyé guadeloupéens.
Louis Delgrès, résister jusqu’à la mort
Louis Delgrès est né en 1766 à Saint-Pierre, en Martinique, mais son nom demeure profondément lié à l’histoire de la Guadeloupe.
Officier libre de couleur dans l’armée française, il connaît les bouleversements provoqués par la Révolution française et la première abolition de l’esclavage, décrétée en 1794. Cette abolition permet à des milliers d’anciens esclaves de devenir libres et à certains d’intégrer l’armée républicaine.
En 1802, Napoléon Bonaparte envoie en Guadeloupe une expédition militaire commandée par le général Antoine Richepance. Officiellement chargées de rétablir l’autorité de la France, ces troupes menacent directement la liberté conquise huit ans plus tôt. Le rétablissement de l’esclavage est déjà en préparation.
Louis Delgrès, Joseph Ignace et leurs compagnons décident alors de résister.
Le 10 mai 1802, Delgrès fait afficher une proclamation restée célèbre : À l’univers entier, le dernier cri de l’innocence et du désespoir. Le texte dénonce le retour de l’arbitraire colonial et présente la résistance comme un combat pour la justice et l’humanité.
Après plusieurs affrontements, Delgrès et ses derniers compagnons se replient à Matouba, sur les hauteurs de Saint-Claude. Encerclés par les troupes de Richepance, ils refusent de se rendre. Le 28 mai 1802, ils font exploser leur position au cri de « Vivre libre ou mourir », entraînant avec eux une partie des soldats venus les arrêter.
Quelques semaines plus tard, l’esclavage est effectivement rétabli en Guadeloupe. Il faudra attendre 1848 pour qu’il soit définitivement aboli dans les colonies françaises.
Louis Delgrès est aujourd’hui devenu l’un des principaux symboles de la résistance à l’esclavage et à l’oppression coloniale. Son nom est inscrit au Panthéon depuis 1998, aux côtés de ceux de Toussaint Louverture et de Victor Schœlcher.
Des parcours différents, une même histoire de résistance
Raoul Georges Nicolo, Gerty Archimède, Camille Mortenol, Marcel Lollia et Louis Delgrès n’ont ni vécu à la même époque ni mené les mêmes combats.
L’un a repoussé les frontières de la science avant de donner son nom à un arrêt fondamental du droit français. Une autre a ouvert la voie aux femmes noires dans le monde juridique et politique. Camille Mortenol a atteint les plus hauts niveaux de la formation militaire malgré les barrières raciales. Vélo a préservé une culture populaire longtemps méprisée. Louis Delgrès, enfin, a préféré mourir plutôt que de renoncer à la liberté.
À travers eux apparaît une autre histoire de la Guadeloupe : celle d’un territoire dont les figures ont contribué aux sciences, au droit, à la culture et aux luttes pour la liberté bien au-delà des frontières de l’archipel.
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