Gerty Archimède : avocate, députée et pionnière guadeloupéenne
En 1939, Gerty Archimède devient la première femme inscrite au barreau de Guadeloupe. Mais cette pionnière ne s’est pas contentée de franchir des portes jusque-là fermées aux femmes noires. Avocate, députée, élue locale, féministe et militante anticolonialiste, elle a utilisé le droit et la politique pour défendre les travailleurs, les plus modestes et les femmes guadeloupéennes. Son parcours raconte une Guadeloupe en pleine transformation, dont l’égalité avec la France restait encore largement à construire.
En 1939, lorsqu’elle entre dans un tribunal de Guadeloupe vêtue de sa robe d’avocate, Gerty Archimède ne vient pas seulement exercer un métier.
Dans une société encore coloniale, profondément inégalitaire et dominée par les hommes, une femme noire vient de franchir une porte qui semblait jusque-là fermée. Elle devient la première femme inscrite au barreau de Guadeloupe et la première femme avocate des Antilles françaises.
Mais Gerty Archimède ne passera pas sa vie à célébrer cette première. Elle utilisera cette place pour en ouvrir d’autres.
Dans les tribunaux, elle défendra des ouvriers agricoles confrontés à une justice marquée par les rapports coloniaux. À l’Assemblée nationale, elle réclamera que les Guadeloupéens bénéficient réellement des mêmes droits sociaux que les habitants de l’Hexagone. Auprès des femmes, elle militera pour la retraite, la sécurité sociale et une véritable place dans la vie publique. Et lorsqu’une jeune militante afro-américaine nommée Angela Davis se retrouvera retenue par les douanes françaises en Guadeloupe, Gerty Archimède sera encore là.
Son histoire est celle d’une pionnière. Mais surtout celle d’une femme qui considérait que la réussite individuelle n’avait de sens que si elle servait le collectif.
Une enfance guadeloupéenne tournée vers la vie publique
Gerty Marie Bernadette Archimède naît le 26 avril 1909 à Morne-à-l’Eau, en Grande-Terre. Sa mère travaille comme téléphoniste. Son père, d’abord employé dans une boulangerie, s’engage en politique locale et devient conseiller général, puis maire de Morne-à-l’Eau.
Elle grandit donc dans un environnement où les affaires publiques ne sont pas une abstraction. Mais lorsqu’elle décide d’étudier le droit, le chemin qu’elle choisit reste exceptionnel pour une femme guadeloupéenne de son époque.
Après sa scolarité dans l’archipel, elle part poursuivre ses études à Paris. Elle obtient une licence de droit à la Sorbonne, qu’elle finance en travaillant comme employée de banque. Le monde juridique français n’a alors entrouvert ses portes aux femmes que depuis quelques décennies : elles ne sont autorisées à exercer la profession d’avocate que depuis 1900.
Pour une femme noire venue d’une colonie française, les obstacles sont encore plus nombreux. Les barrières ne sont pas seulement professionnelles. Elles sont également sociales, raciales et géographiques.
Gerty Archimède les franchit une à une.
De retour dans son île, elle s’installe à Pointe-à-Pitre et prête serment en 1939. Plusieurs institutions la présentent également comme la première femme noire avocate de France. Si cette qualification est régulièrement reprise, sa place comme première femme avocate de Guadeloupe et des Antilles françaises est, elle, clairement établie.
Cette distinction historique est importante. Pourtant, ce que Gerty Archimède fera de sa robe d’avocate l’est davantage encore.
Du tribunal à la politique
La Guadeloupe dans laquelle elle commence à exercer reste une colonie française. La société est marquée par de profondes inégalités et par une économie où le monde de la plantation continue de peser lourd. Une petite partie de la population concentre le pouvoir économique, tandis qu’une grande majorité de travailleurs vit dans des conditions difficiles.
La Seconde Guerre mondiale et le régime autoritaire de l’amiral Robert dans les Antilles renforcent les tensions politiques et sociales. Gerty Archimède se rapproche alors des milieux communistes, très présents dans les luttes ouvrières et anticolonialistes de la région.
À la Libération, la société française commence elle aussi à changer. L’ordonnance du 21 avril 1944 accorde enfin aux femmes le droit de voter et d’être élues. Dès 1945, Gerty Archimède est élue conseillère générale sur une liste d’entente prolétarienne socialo-communiste.
Son entrée en politique n’est pas une rupture avec son activité d’avocate. Elle en est le prolongement. Pour elle, la justice ne se gagne pas uniquement devant les tribunaux. Elle se construit aussi dans les lois, les institutions et les politiques publiques.
Le 10 novembre 1946, elle est élue députée de la Guadeloupe sur la liste communiste. Elle siège au Palais-Bourbon jusqu’en 1951, à une époque où les femmes restent extrêmement minoritaires dans la vie politique française.
Elle fait partie des premières femmes guadeloupéennes à devenir parlementaires. Eugénie Éboué-Tell l’a toutefois précédée de quelques mois, en étant élue à la seconde Assemblée constituante en juin 1946. Gerty Archimède n’est donc pas, contrairement à ce qui est parfois affirmé, la première Guadeloupéenne élue députée. Elle est en revanche la première à représenter la Guadeloupe au sein de l’Assemblée nationale de la IVe République.
Mais derrière cette précision se trouve surtout une période décisive pour l’avenir de l’île.
La départementalisation et la promesse d’une égalité encore inachevée
Quelques mois avant son élection, la loi du 19 mars 1946 transforme la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et La Réunion en départements français. Officiellement, ces territoires ne sont plus des colonies.
Cette départementalisation porte une immense promesse : celle de l’égalité politique et sociale avec l’Hexagone.
Mais changer le statut d’un territoire ne suffit pas à transformer immédiatement la vie de sa population. En Guadeloupe, les salaires, la protection sociale, les retraites et les services publics restent très éloignés des standards appliqués dans l’Hexagone. L’ordre colonial ne disparaît pas avec une simple loi. Ses structures économiques et ses hiérarchies continuent de marquer la société.
C’est dans cet écart entre l’égalité proclamée et la réalité quotidienne que Gerty Archimède inscrit une grande partie de son action parlementaire.
À l’Assemblée nationale, elle rejoint le groupe communiste. Elle siège à la Commission de la justice et de la législation ainsi qu’à la Commission des territoires d’outre-mer. Elle est également nommée juge suppléante à la Haute Cour de justice.
Ses interventions sont directement liées aux difficultés que connaît la Guadeloupe d’après-guerre. Elle demande des mesures pour reconstruire les quartiers de Pointe-à-Pitre ravagés par des incendies. Elle intervient sur le taux du franc Antilles-Guyane, défend les locataires menacés de perdre leur logement et porte la question de l’amnistie de certains délits politiques dans les départements d’outre-mer.
Surtout, elle réclame l’alignement des salaires ultramarins sur ceux de la région parisienne.
Derrière cette revendication se pose une question qui traversera toute l’histoire de la départementalisation : comment parler d’égalité lorsque les citoyens d’un même pays ne bénéficient ni des mêmes revenus, ni des mêmes protections, ni des mêmes conditions de vie selon le territoire où ils habitent ?
Ce débat, près de quatre-vingts ans plus tard, n’a rien perdu de son actualité.
Ouvrir la justice aux autres femmes
En 1947, Gerty Archimède présente au nom de la Commission de la justice un rapport sur un projet de loi permettant aux femmes d’accéder à différentes professions judiciaires.
La scène est symbolique. Huit ans après être devenue la première femme avocate de son territoire, elle se retrouve au Parlement à travailler sur un texte destiné à élargir la présence des femmes dans le monde de la justice.
Elle ne défend donc pas seulement sa propre place dans les institutions. Elle cherche à rendre ces institutions accessibles à celles qui viendront après elle.
Son mandat parlementaire s’achève en 1951. Elle se représentera à plusieurs reprises sans retrouver son siège. Mais son départ de l’Assemblée ne met pas fin à ses engagements. Il la ramène au tribunal, là où l’attend l’une des affaires les plus importantes de sa carrière.
Le procès des 16 de Basse-Pointe, ou la colonisation devant ses juges
En septembre 1948, sur une habitation sucrière de Basse-Pointe, en Martinique, une grève oppose des ouvriers agricoles à leur direction. Dans ce climat de tension, l’administrateur béké Guy de Fabrique est retrouvé mort.
Seize coupeurs de canne martiniquais sont arrêtés et accusés du meurtre. Les preuves sont fragiles, mais l’affaire dépasse rapidement la seule question de leur culpabilité. Elle révèle les rapports de force qui structurent encore les plantations antillaises : d’un côté, des ouvriers noirs aux conditions de vie précaires ; de l’autre, une minorité blanche qui conserve une grande partie du pouvoir économique.
Pour éloigner le procès du climat martiniquais, l’affaire est transférée à Bordeaux. En 1951, Gerty Archimède rejoint le collectif d’avocats chargé de défendre les seize hommes, aux côtés notamment de Georges Gratiant et Marcel Manville.
Dans la salle d’audience, la défense ne juge pas seulement l’enquête. Elle met en accusation tout un système. Elle rappelle l’histoire de l’esclavage, les inégalités raciales, la violence sociale des plantations et la condition des travailleurs agricoles antillais.
Les seize accusés sont finalement acquittés.
Ce verdict devient une victoire majeure pour les mouvements anticolonialistes et ouvriers des Antilles. Le procès des 16 de Basse-Pointe montre aussi ce qui distingue le parcours de Gerty Archimède : chez elle, la défense juridique, l’engagement politique et la lutte sociale ne sont jamais séparés.
« La députée du peuple »
Après son mandat national, Gerty Archimède poursuit son action sur le terrain. Elle exerce plusieurs responsabilités locales, devient conseillère municipale puis adjointe au maire de Basse-Terre.
Lorsque le maire Élie Chaufrein est éloigné de la commune, elle assure temporairement son remplacement jusqu’en 1956. Elle est pour cette raison parfois présentée comme la première femme maire de Guadeloupe. La formule doit néanmoins être précisée : Gerty Archimède a exercé les fonctions de maire en qualité d’adjointe, mais n’a pas été élue maire à l’issue d’un scrutin municipal.
Cette nuance ne diminue pas la place qu’elle occupe dans l’histoire politique guadeloupéenne. À une période où les femmes sont encore rares dans les assemblées locales, elle parvient à exercer des responsabilités à presque tous les niveaux : conseil général, mairie et Assemblée nationale.
Dans son cabinet comme auprès des habitants, elle se forge une réputation d’élue accessible, attentive aux travailleurs et aux familles modestes. On la surnomme « la députée du peuple ».
Elle poursuit parallèlement sa carrière juridique et devient bâtonnière de l’ordre des avocats de Guadeloupe à la fin des années 1960. Trente ans après avoir été la première femme à entrer au barreau de l’archipel, elle se retrouve ainsi à sa tête.
Un féminisme pensé depuis la Guadeloupe
L’engagement de Gerty Archimède en faveur des femmes ne se limite pas à leur représentation en politique ou dans les professions juridiques.
Elle sait que pour de nombreuses Guadeloupéennes, l’émancipation passe d’abord par des droits très concrets : pouvoir bénéficier de la sécurité sociale, obtenir une retraite, travailler dans de meilleures conditions, faire vivre sa famille et participer aux décisions collectives.
En 1948, elle contribue à la création d’une fédération guadeloupéenne de l’Union des femmes françaises, une organisation proche du Parti communiste. Celle-ci évoluera ensuite vers l’Union des femmes guadeloupéennes.
Son féminisme est indissociable de la question sociale et de la situation coloniale. Gerty Archimède ne pense pas « les femmes » comme un groupe vivant partout la même réalité. Elle s’intéresse particulièrement aux Guadeloupéennes des classes populaires, dont les difficultés se trouvent à la croisée du sexisme, de la pauvreté et des inégalités héritées de la colonisation.
C’est ce qui rend son parcours si moderne. Bien avant que le terme ne s’impose dans le débat public, elle mène une lutte que l’on qualifierait aujourd’hui d’intersectionnelle : une lutte capable de penser ensemble le genre, la classe, la race et le territoire.
Le jour où elle vient en aide à Angela Davis
En 1969, une jeune militante afro-américaine fait escale en Guadeloupe. Elle s’appelle Angela Davis et revient d’une conférence à Cuba avec plusieurs camarades.
À leur arrivée, les douanes françaises confisquent certains passeports ainsi que des livres destinés à des militants portoricains. Le groupe se retrouve bloqué et menacé par les autorités.
Par l’intermédiaire de contacts locaux, les voyageurs parviennent à joindre Gerty Archimède. Celle-ci intervient auprès des douaniers, de la police et de la justice. Son expérience, son autorité et sa connaissance du système leur permettent finalement de poursuivre leur voyage.
Angela Davis racontera cet épisode dans son autobiographie en dressant un portrait admiratif de l’avocate guadeloupéenne.
La rencontre est saisissante : d’un côté, une jeune militante noire américaine qui deviendra bientôt une icône mondiale ; de l’autre, une avocate guadeloupéenne de trente-cinq ans son aînée, déjà aguerrie par des décennies de luttes politiques et judiciaires.
Elle révèle surtout que les combats menés en Guadeloupe ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans un espace plus large, reliant la Caraïbe, les États-Unis, l’Afrique, l’Europe et les mouvements de libération du monde entier.
L’intervention directe de Gerty Archimède a lieu en 1969, avant l’arrestation d’Angela Davis aux États-Unis l’année suivante et avant la grande campagne internationale réclamant sa libération. La chronologie est importante : leur solidarité commence donc en Guadeloupe, à un moment où Angela Davis n’est pas encore devenue le symbole mondial que l’on connaît aujourd’hui.
Une mémoire présente, mais encore trop peu racontée
Gerty Archimède reste active jusqu’à la fin de sa vie. Elle représente son mouvement politique dans des rencontres internationales, participe aux luttes sociales guadeloupéennes et continue de défendre sa conception d’une politique au service de la population.
Elle meurt à Basse-Terre le 15 août 1980, à l’âge de 71 ans.
Sa maison de la rue Maurice-Marie-Claire devient quelques années plus tard le musée Gerty-Archimède. En 2012, elle obtient le label « Maison des Illustres » du ministère de la Culture. Son nom est également donné à des rues, des places et des établissements scolaires, en Guadeloupe comme dans l’Hexagone. Depuis 2006, une rue du 12e arrondissement de Paris porte son nom. En 2019, la Région Guadeloupe lui consacre une année officielle.
Pourtant, en dehors de la Guadeloupe et des milieux qui travaillent sur l’histoire des femmes noires, son parcours reste encore peu connu.
Il raconte pourtant plusieurs histoires à la fois : l’arrivée des femmes dans la vie politique française, les contradictions de la départementalisation, les luttes ouvrières antillaises, la résistance à l’ordre colonial et les solidarités noires internationales.
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