Vie chère aux Antilles : un combat sans fin contre les inégalités et les monopoles
Depuis plus d’un demi-siècle, la vie chère empoisonne le quotidien des habitants de la Guadeloupe et de la Martinique. Malgré les promesses politiques et les lois successives, les prix des produits de base demeurent plus élevés qu’en France hexagonale, tandis que les revenus restent bien plus faibles. Entre héritage colonial, déséquilibres structurels et dépendance économique, la cherté de la vie est devenue le symbole d’une inégalité durable entre les Antilles et l’Hexagone.
2009 : la colère de la pwofitasyon
En janvier 2009, les rues de Pointe-à-Pitre et de Fort-de-France sont paralysées par un mouvement social d’une ampleur inédite.
Sous la bannière du LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon), les syndicats, associations et citoyens dénoncent le coût exorbitant de la vie, les monopoles économiques, le chômage et les inégalités raciales héritées de l’histoire coloniale.
Pendant 44 jours, la Guadeloupe et la Martinique s’arrêtent.
Le mouvement révèle un système où une poignée de groupes contrôlent les secteurs clés de la distribution, du transport et du commerce. Les accords signés à la suite de ces grèves promettent des hausses de salaires et des baisses de prix, mais les réformes structurelles n’ont jamais vraiment vu le jour.
Un écart toujours abyssal
Quinze ans plus tard, les chiffres restent accablants.
Selon l’Insee, le niveau de vie médian est de :
1 310 € par mois en Guadeloupe,
1 360 € en Martinique,
contre 1 700 € dans l’Hexagone.
Et pourtant, selon l’enquête de comparaison spatiale des prix 2022, les prix restent +15,8 % plus élevés en Guadeloupe et +13,8 % en Martinique que dans l’Hexagone.
Les produits alimentaires atteignent des écarts vertigineux : +42 % en Guadeloupe, +40 % en Martinique, +39 % en Guyane.
Ces inégalités se traduisent par une réalité brutale : les ménages ultramarins consacrent une part beaucoup plus importante de leurs revenus à se nourrir, se loger et se déplacer.
2024 : le retour de la rue
En 2024, la colère renaît.
En Martinique, des mobilisations éclatent dès septembre sous l’impulsion du RPPRAC (Rassemblement pour la Protection des Peuples et des Ressources Afro-Caribéennes) dirigé par Rodrigue Petitot. Les manifestants dénoncent la flambée des prix, les profits jugés abusifs de la grande distribution et l’inaction de l’État.
Les tensions débouchent sur des affrontements et des émeutes, causant plus de 65 millions d’euros de dégâts aux entreprises, selon la préfecture.
Des actions de solidarité sont également menées à Paris, où des milliers de personnes défilent à l’appel de collectifs ultramarins pour exiger une politique plus juste.
Ces manifestations s’inscrivent dans la continuité d’un combat entamé en 2009, mais dans un contexte aggravé par l’inflation mondiale, la crise énergétique et la guerre en Ukraine.
La loi de 2025 : un espoir déçu
Face à la pression sociale, le gouvernement a présenté en juillet 2025 un projet de loi de lutte contre la vie chère dans les Outre-mer.
Le texte visait à renforcer la transparence des prix, encadrer les marges, réduire les frais d’approche et favoriser la production locale.
Mais à son passage au Sénat, la loi a été largement édulcorée.
Les mesures les plus ambitieuses comme l’intégration des frais de transport dans le calcul du seuil de revente à perte ont été supprimées.
Le Conseil d’État lui-même a souligné que la loi ne traitait pas la question cruciale de l’octroi de mer, une taxe locale qui renchérit les produits importés tout en finançant les collectivités.
Résultat : un texte vidé de sa substance, incapable d’inverser la tendance.
Les associations ultramarines dénoncent un « coup de communication politique » sans effets réels. Un an après son adoption, les prix continuent de grimper, et les écarts avec la métropole se creusent.
Des causes structurelles profondes
La vie chère dans les Antilles françaises ne se limite pas à des marges abusives ou à des taxes locales : elle repose sur un modèle économique déséquilibré et hérité du passé colonial, marqué par une dépendance extrême vis-à-vis de la métropole.
L’éloignement géographique et l’insularité
L’importation par voie maritime engendre des coûts logistiques massifs. Les îles sont dépendantes des grandes compagnies d’armateurs, souvent en situation d’oligopole. Ces surcoûts sont répercutés sur le consommateur final.La faiblesse de la production locale
L’agriculture, l’industrie agroalimentaire et la transformation locale restent marginales. Plus de 80 % des produits consommés sont importés, ce qui expose les îles aux fluctuations mondiales des prix.Le manque de concurrence
Quelques groupes, notamment le Groupe Bernard Hayot (GBH), contrôlent de vastes parts du marché de la distribution et du commerce automobile.
En 2025, GBH a d’ailleurs attaqué en justice un cabinet de conseil ayant dénoncé sa position dominante.La fiscalité et l’octroi de mer
Cette taxe censée protéger la production locale s’applique sur la plupart des produits importés. En réalité, elle renforce le coût global pour le consommateur sans toujours stimuler la production locale.Les faibles revenus et le chômage structurel
Avec un chômage de près de 17 % en Guadeloupe et 15 % en Martinique, la pression sur les ménages est constante.Une chaîne d’approvisionnement saturée d’intermédiaires
Entre importateurs, transitaires, distributeurs, transporteurs et points de vente, chaque maillon prélève sa marge. La multiplication des intermédiaires empêche toute réduction significative des prix.Un modèle économique de dépendance
Hérité du système de plantation et du commerce colonial, ce modèle repose encore sur une économie de comptoir : on importe presque tout, on vend, mais on produit très peu.
Cette dépendance économique renforce les inégalités et empêche toute véritable autonomie alimentaire et énergétique.
Une question de justice et de dignité
Derrière les chiffres et les lois, la vie chère est d’abord une question de dignité.
C’est le symbole d’un déséquilibre historique entre les territoires ultramarins et la métropole, d’une égalité républicaine encore inachevée.
Les mobilisations de 2009, 2024 et celles à venir traduisent un malaise profond : celui d’une population qui refuse d’être condamnée à payer plus cher pour vivre moins bien.
Tant que les antilles françaises resteront dépendants d’un modèle importateur, concentré entre les mains de quelques acteurs, la « vie chère » demeurera l’un des défis les plus explosifs du XXIe siècle pour la Guadeloupe et la Martinique.
📚 Sources et références
Insee, Enquête Budget de famille 2017 ; Comparaison spatiale des prix 2022.
HCFEA, Les familles face à la vie chère dans les Outre-mer, juillet 2025.
Conseil d’État, Avis sur le projet de loi de lutte contre la vie chère dans les Outre-mer, juillet 2025.
Le Monde :
“La vie chère en outre-mer, un problème de longue date jamais résolu”, 26 sept. 2024.
“En Martinique, la vie chère provoque des tensions”, 15 sept. 2024.
“A la Martinique, les émeutes et les pillages font 65 millions d’euros de dégâts”, 18 oct. 2024.
“GBH attaqué en diffamation pour position dominante”, 27 juin 2025.
“Loi contre la vie chère : un texte jugé insuffisant”, 29 oct. 2025.
RFI, “Martinique : mobilisation contre la vie chère”, 18 oct. 2024.
RTL, “Vie chère en Outre-mer : deuxième manifestation à Paris”, 10 nov. 2024.
JSS.fr, “Projet de loi de lutte contre la vie chère dans les Outre-mer”, 2025.


