Le 24 septembre 2026, devant l’Assemblée générale de l’ONU à New York, Mia Mottley interpelle les dirigeants sur le décalage entre leurs engagements et leurs décisions. Son intervention arrive quelques jours après une conférence régionale sur les réparations organisée à la Barbade. Elle s’inscrit dans une mobilisation caribéenne qui cherche à transformer une revendication ancienne en négociations concrètes.
Un monde qui sait, mais qui n’agit pas suffisamment
Mottley décrit une « crise de responsabilité ». Face aux conflits, au changement climatique et aux inégalités, elle estime que les connaissances et les capacités existent, mais que la volonté de les mettre au service de tous fait défaut.
« La réforme ne peut pas être sélective », affirme-t-elle également. Elle demande que la transformation de l’ONU concerne la répartition du pouvoir. L’Afrique ne possède aucun siège permanent au Conseil de sécurité ; les petits États insulaires n’y disposent pas d’une représentation garantie. La Barbade soutient aussi l’initiative franco-mexicaine visant à restreindre l’usage du veto face aux atrocités de masse.
Pour les petites nations, lorsque les règles communes s’effacent devant les rapports de force, les moyens de défendre leurs intérêts se réduisent. On peut donc lire son intervention comme une défense du multilatéralisme, accompagnée d’une exigence de cohérence : donner davantage de place aux États dont l’institution prétend protéger l’égalité.
Pourquoi elle convoque Hailé Sélassié
L’un des passages les plus marquants arrive lorsqu’elle rappelle le discours prononcé par Hailé Sélassié devant cette même assemblée, le 4 octobre 1963. Elle reprend sa condamnation des hiérarchies raciales et y associe une formule rendue célèbre par Bob Marley : « Partout, c’est la guerre. »
Empereur d’Éthiopie de 1930 à 1974, Hailé Sélassié fut l’un des acteurs majeurs de la création de l’Organisation de l’unité africaine. En 1963, il s’exprime dans un contexte de décolonisation, quelques mois après la naissance de cette organisation à Addis-Abeba. L’apartheid règne encore en Afrique du Sud, tandis que l’Angola et le Mozambique restent sous domination portugaise.
Son raisonnement est clair : la paix ne peut devenir durable tant que certains êtres humains sont considérés comme inférieurs, privés des mêmes droits ou relégués au rang de citoyens de seconde catégorie. Il rappelle aussi l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie fasciste et son appel, en 1936, à la Société des Nations. Sa parole porte ainsi la mémoire d’un pays confronté à l’échec de la solidarité internationale.
En 1976, Bob Marley transforme une partie de ce discours (d’Hailé Sélassié) en chanson avec War. La formule sur la guerre appartient à cette adaptation ; elle ne figure pas telle quelle dans le passage original. Mottley réunit donc une parole politique africaine et sa transmission par la culture caribéenne.
Le choix dépasse l’hommage historique. On peut y lire une question adressée aux dirigeants : jusqu’où les hiérarchies ont-elles réellement disparu lorsque la capacité à décider reste aussi inégalement répartie ?
Les réparations au cœur de son raisonnement
Mottley établit un lien politique explicite entre l’histoire de l’esclavage et les inégalités actuelles. Selon elle, la logique de domination qui a permis de justifier l’asservissement se retrouve dans les déséquilibres des structures internationales, y compris financières.
Cette affirmation constitue la thèse de son discours : l’abolition et les indépendances n’auraient pas suffi à effacer les rapports de pouvoir hérités de cette histoire. Elle défend la justice réparatrice, tout en rappelant que les sociétés caribéennes entreprennent elles-mêmes, depuis des décennies, un travail de reconstruction.
Pour comprendre ce qu’elle demande, il faut dépasser l’image d’un versement financier unique. Le plan révisé de la CARICOM, adopté en juillet 2026, comprend notamment la santé publique, l’éducation, la réhabilitation psychologique, le développement culturel, le soutien aux peuples autochtones, la justice de genre, l’annulation de dettes et les compensations monétaires.
La démarche repose sur une distinction essentielle : une aide dépend des priorités du donateur ; une réparation suppose de reconnaître une responsabilité et un préjudice. La Commission des réparations de la CARICOM met précisément en cause le rôle des gouvernements européens dans l’organisation, la légalisation et les bénéfices de l’esclavage. C’est le fondement de sa revendication.
Une nouvelle séquence diplomatique
Du 17 au 19 septembre 2026, la Barbade a accueilli la troisième conférence régionale de la CARICOM sur les réparations. Cette rencontre devait faire avancer la mise en œuvre du plan et la stratégie commune. Selon la chaîne publique barbadienne CBC, Mottley y a appelé à construire un dossier précis, appuyé sur des preuves.
Elle y a également déclaré :
« Nous n’avons aucune volonté de ruiner qui que ce soit, mais nous voulons la justice. »
Cette déclaration, rapportée par The Guardian, précise l’objectif politique qu’elle donne à cette mobilisation.
Le contexte international lui donne une portée supplémentaire. Le 25 mars 2026, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution qualifiant la traite et l’esclavage racialisé des Africains de crime contre l’humanité le plus grave. La CARICOM présente cette reconnaissance comme un point d’appui pour poursuivre son action.
Mais la reconnaissance politique ne signifie pas que des réparations ont été obtenues. Le passage à des engagements concrets reste contesté : en septembre, le gouvernement britannique maintenait son refus d’en verser, tandis que les responsables caribéens travaillaient à des voies diplomatiques et juridiques.
C’est là que se jouera la portée de cette offensive : dans la capacité à obtenir des interlocuteurs, des engagements et des moyens de mise en œuvre. Le discours de Mottley donne de la visibilité à cette bataille ; son résultat dépendra des négociations qui suivront.
À New York, un échange autour de la justice économique
En marge de cette semaine diplomatique, Mia Mottley a également participé, le 23 septembre, à une rencontre avec le maire de New York, Zohran Mamdani, à Gracie Mansion. Pedro Sánchez et le président du Conseil européen, António Costa, étaient aussi présents.
Le petit-déjeuner de travail avait pour thème Building an economy for the many, soit la construction d’une économie bénéficiant au plus grand nombre.




