Gaston Monnerville : le premier président noir de France ?
Pendant plus de vingt ans, l’un des hommes les plus puissants de la République française était un Noir, né en Guyane, petit-fils d’esclaves.
Son nom ? Gaston Monnerville. Pourtant, son histoire reste largement absente des manuels scolaires et du récit national.
De 1947 à 1968, Gaston Monnerville a occupé la fonction de président du Sénat, faisant de lui le deuxième personnage de l’État, juste après le président de la République. Résistant, juriste d’exception, architecte de la départementalisation des Antilles et de la Guyane, il fut aussi l’homme qui osa dire non au général de Gaulle.
Alors, peut-on parler du premier président noir de France ?
Pas au sens strict de la présidence de la République. Mais sans conteste comme le premier et à ce jour le seul président noir d’une des plus hautes institutions de la République.
Un parcours exceptionnel, de la Guyane aux sommets de l’État
Gaston Monnerville naît le 2 janvier 1897 à Cayenne, en Guyane française, dans une famille de fonctionnaires de l’administration coloniale. Petit-fils d’esclaves, il incarne à lui seul une trajectoire sociale et politique hors norme dans la France du XXᵉ siècle.
Après ses études au lycée de Cayenne, il quitte la Guyane en 1912, grâce à une bourse. Élève brillant, il poursuit des études supérieures en métropole et obtient une licence de lettres et une licence de droit, avec les félicitations du jury.
Sa thèse en droit est primée par le ministère de l’Instruction publique, fait rare à l’époque.
Il s’inscrit au barreau de Toulouse en 1918, puis à celui de Paris en 1921, où il se distingue rapidement comme avocat.
Un avocat engagé face à l’injustice coloniale
Gaston Monnerville se fait connaître du grand public en 1931, lorsqu’il parvient à faire acquitter 14 Guyanais, accusés sans preuves du meurtre du député Jean Galmot.
Ce procès devient un symbole des abus judiciaires coloniaux et révèle un avocat profondément attaché à l’État de droit.
Député, maire et homme politique de premier plan
En 1932, il se présente aux élections législatives et est élu député dès le premier tour. Il sera réélu en 1936, après avoir également remporté la mairie de Cayenne.
À seulement 35 ans, il s’impose déjà comme l’une des grandes figures politiques issues des territoires ultramarins.
Résistant et absent du vote de Vichy
Au début de la Seconde Guerre mondiale, Gaston Monnerville dépose une proposition de loi permettant aux parlementaires de s’engager volontairement dans l’armée. Une fois cette possibilité accordée, il s’engage dans la Marine nationale.
Ce choix aura une conséquence historique majeure : il ne participe pas au vote du 10 juillet 1940, par lequel les pleins pouvoirs sont accordés au maréchal Pétain à Vichy.
Il restera ainsi, toute sa vie, du côté de la légitimité républicaine.
Architecte de la départementalisation de 1946
Après la Libération, Gaston Monnerville siège à l’Assemblée consultative provisoire. Le Gouvernement provisoire de la République française lui confie une mission essentielle : préparer le statut de l’outre-mer français.
Il joue un rôle central dans la départementalisation de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane et de La Réunion, adoptée en 1946.
Un tournant historique majeur pour ces territoires, encore aujourd’hui au cœur de nombreux débats politiques.
Le premier président noir du Sénat
En 1947, Gaston Monnerville accède à la présidence du Conseil de la République, future appellation du Sénat sous la Ve République.
Il devient alors le premier et le seul président noir de la haute assemblée française.
De 1947 à 1968, il préside le Sénat pendant 21 ans, faisant de lui l’un des présidents les plus durables de l’histoire parlementaire française.
À ce titre, il est le deuxième personnage de l’État, juste après le président de la République.
Une voix majeure de la mémoire de l’esclavage
En 1948, lors du centenaire de l’abolition de l’esclavage, Gaston Monnerville est l’un des trois grands orateurs officiels de la République, aux côtés d’Aimé Césaire et de Léopold Sédar Senghor.
Un trio symbolique, incarnant la reconnaissance tardive mais forte de l’apport des descendants d’esclaves à la République française.
L’homme qui a dit non au général de Gaulle
Sous la Ve République, les relations entre Charles de Gaulle et Gaston Monnerville sont profondément conflictuelles. De Gaulle souhaite affaiblir le rôle du Sénat, qu’il considère comme un frein aux réformes, notamment par le biais de référendums.
Gaston Monnerville s’y oppose frontalement, défendant une vision parlementaire et équilibrée des institutions.
Dans un discours resté célèbre, il lance au général :
« Non, Monsieur le Président de la République, vous n’avez pas le droit, vous le prenez. »
Cette phrase lui vaudra le surnom médiatique de « l’homme qui a dit non au général de Gaulle ». Mais cette opposition courageuse lui coûtera cher : marginalisation politique, mise à l’écart progressive des cercles de pouvoir.
Fin de carrière et reconnaissance tardive
Il quitte la présidence du Sénat en 1968. En 1974, il accepte néanmoins d’être nommé au Conseil constitutionnel par le président Georges Pompidou. Ce sera sa dernière fonction officielle.
Gaston Monnerville s’éteint le 7 novembre 1991 à Paris, dans une relative discrétion médiatique, contrastant avec l’ampleur de son parcours.
Un géant encore trop méconnu
Gaston Monnerville n’a pas été président de la République Mais il a été l’un des plus hauts responsables noirs de l’histoire de France, le premier président noir du Sénat, résistant, juriste d’exception, architecte de la départementalisation et défenseur acharné de la République.
Avant de se quitter :
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