Foncier agricole aux Antilles françaises : enjeux et perspectives pour l’autonomie alimentaire
En Guadeloupe et en Martinique, près de 80 % des aliments consommés sont importés, majoritairement depuis l’Europe. Cette dépendance traduit la vulnérabilité des systèmes alimentaires locaux, accentuée par la rareté du foncier agricole et la fragmentation des exploitations. Dans ce contexte, le foncier devient un enjeu stratégique pour la souveraineté alimentaire des territoires insulaires.
Fragmentation et indivision des terres : héritage colonial
La transmission du foncier en indivision constitue un obstacle majeur au développement agricole. Les terres sont souvent détenues par plusieurs héritiers sans division claire, ce qui bloque la gestion et freine les investissements.
Historiquement, les Békés, descendants des colons, ont conservé une part significative du foncier après l’abolition de l’esclavage. Même si leur poids économique a diminué, ils détenaient encore 20 % des exploitations bananières martiniquaises, assurant 80 % de la production.
En Guadeloupe, les grandes propriétés ont été en partie démantelées après les grèves de la canne dans les années 1970, mais certains anciens propriétaires ont profité de la spéculation immobilière pour vendre leurs terrains avec de fortes plus-values.
Aujourd’hui, environ 20 % des terres agricoles en Martinique et 25 % en Guadeloupe sont en indivision, laissant de nombreuses parcelles inexploitables ou à l’abandon.
Une agriculture encore dominée par les monocultures
L’agriculture antillaise reste largement orientée vers les cultures d’exportation, héritage direct de la période coloniale. La banane, qui occupe près de 40 % des terres cultivées en Guadeloupe et 30 % en Martinique, et la canne à sucre continuent de dominer les surfaces cultivables.
Ces monocultures, historiquement destinées à l’exportation, limitent la place des cultures vivrières et participent à la dépendance alimentaire vis-à-vis de l’Europe et de la Caraïbe. Ce déséquilibre fragilise l’autonomie alimentaire et empêche le développement de systèmes agricoles diversifiés et résilients.
Terres agricoles en friche : un potentiel sous-exploité
Une part importante du foncier agricole est aujourd’hui abandonnée ou peu exploitée. Entre 30 et 50 % des terres agricoles sont en friche selon les estimations régionales.
Le ministère de l’Agriculture évalue à 12 000 hectares en Martinique et 9 000 hectares en Guadeloupe les surfaces pouvant être remises en culture. Ces friches résultent souvent de l’indivision, de l’abandon des cultures traditionnelles ou de la faible rentabilité des exploitations.
Pourtant, elles représentent un levier majeur pour relancer la production locale, installer de jeunes agriculteurs et réduire la dépendance alimentaire. Les collectivités possèdent également des terrains inexploités qu’il serait stratégique de mobiliser pour l’agriculture.
Enjeux de souveraineté alimentaire
La faible disponibilité de terres agricoles freine la capacité des Antilles à atteindre l’autosuffisance alimentaire. Avec près de 80 % de l’alimentation importée, les îles restent extrêmement vulnérables aux aléas internationaux : hausse des prix, crises logistiques ou catastrophes naturelles.
La diversification des cultures est essentielle pour :
Renforcer la sécurité alimentaire locale
Relancer les productions vivrières (igname, manioc, fruit à pain, légumes pays)
Développer les circuits courts et les marchés locaux
Cette transition nécessite un soutien institutionnel et une politique foncière volontariste pour protéger et valoriser les terres disponibles.
Initiatives et protection foncière
Pour limiter la disparition du foncier agricole, plusieurs dispositifs ont été mis en place :
Les Zones Agricoles Protégées (ZAP) visent à sauvegarder certaines parcelles contre la spéculation.
Les collectivités et l’État détiennent des terrains inexploités, potentiellement mobilisables pour l’installation de jeunes agriculteurs.
Les aides de la Politique Agricole Commune (PAC) et les fonds nationaux encouragent la modernisation des exploitations et le développement durable.
Cependant, ces mesures restent insuffisantes : moins de 10 % de la SAU bénéficie d’une protection spécifique, et la coordination entre acteurs locaux, État et collectivités reste complexe.
Agroécologie et reconversion des friches
Face aux contraintes de foncier limité, l’agroécologie, la permaculture et les cultures diversifiées apparaissent comme des solutions d’avenir. Ces pratiques permettent de :
Valoriser les friches agricoles
Préserver les sols et la biodiversité
Produire des aliments locaux tout en renforçant la résilience des exploitations
La rotation des cultures et le développement de productions vivrières sont également essentiels pour réduire la dépendance alimentaire et soutenir la souveraineté alimentaire.
Soutien institutionnel et renouvellement des générations
L’âge moyen des agriculteurs aux Antilles dépasse 55 ans, ce qui pose un vrai défi pour la transmission des exploitations et le renouvellement des générations.
Environ 60 % des exploitants bénéficient d’aides PAC, mais les démarches administratives restent lourdes et peuvent décourager les jeunes candidats à l’installation.
Mobiliser le foncier disponible et simplifier l’accès aux aides sont des conditions clés pour attirer une nouvelle génération d’agriculteurs et sécuriser l’avenir de l’agriculture antillaise.
Vulnérabilité climatique et adaptation
Les Antilles sont exposées à des risques majeurs : cyclones, érosion, glissements de terrain et salinisation des sols.
Le changement climatique accentue ces phénomènes, rendant certaines parcelles moins productives ou même impropres à la culture.
Des pratiques agricoles durables, telles que la couverture végétale, l’agroforesterie et l’agroécologie, deviennent essentielles pour protéger les sols, sécuriser les cultures et maintenir la productivité malgré les aléas climatiques.
Foncier agricole : un bien commun à préserver
Le foncier agricole n’est pas seulement un enjeu économique : il est social, écologique et stratégique pour l’autonomie alimentaire.
Sécuriser les terres, faciliter la sortie de l’indivision et encourager la transmission intergénérationnelle sont des priorités pour garantir la résilience du secteur.






