Un Guyanais a donné à la France libre sa première grande assise territoriale en Afrique. Un autre a occupé, pendant plus de vingt ans, l’une des plus hautes fonctions de l’État français. Un chef marron a laissé son nom à tout un peuple, tandis qu’un juriste kali’na a porté la voix des peuples autochtones de Guyane jusqu’aux Nations unies.
Leur parcours raconte une Guyane trop souvent réduite, dans l’imaginaire collectif, à sa forêt amazonienne, au bagne ou au Centre spatial. Pourtant, ce territoire a aussi vu naître des résistants, des responsables politiques, des intellectuels et des défenseurs des droits humains dont l’action a largement dépassé ses frontières.
Voici cinq figures de Guyane que les Guyanais veulent que vous connaissiez.
Félix Éboué, le Guyanais qui donne une assise territoriale à la France libre
Lorsque la France s’effondre face à l’Allemagne nazie en juin 1940, le général de Gaulle lance depuis Londres son appel à poursuivre le combat. Mais à ce moment-là, la France libre ne dispose encore que de peu de moyens et d’une assise territoriale limitée.
C’est dans ce contexte que Félix Éboué prend une décision décisive.
Né à Cayenne le 26 décembre 1884 dans une famille de descendants d’esclaves, il poursuit ses études en France avant d’intégrer l’École coloniale. Il mène ensuite une longue carrière dans l’administration française, principalement en Afrique.
En 1936, il est nommé gouverneur par intérim de la Guadeloupe. Il devient ainsi l’un des premiers hommes noirs à exercer une fonction aussi élevée dans l’administration coloniale française. En 1939, il prend la tête du Tchad.
Après la signature de l’armistice et l’installation du régime de Vichy, Félix Éboué refuse la capitulation. Le 26 août 1940, avec l’appui du colonel Pierre Marchand, il proclame officiellement le ralliement du Tchad à la France libre.
Cette décision provoque un effet d’entraînement. Le Cameroun, le Congo et l’Oubangui-Chari rejoignent à leur tour le camp du général de Gaulle. À l’exception du Gabon dans un premier temps, presque toute l’Afrique-Équatoriale française bascule ainsi du côté de la France libre.
Le Tchad et les territoires ralliés apportent à de Gaulle des soldats, des ressources, des voies de communication et surtout une véritable assise politique et territoriale. Brazzaville devient la capitale de la France libre en Afrique. Depuis le Tchad, les troupes du colonel Leclerc peuvent également préparer leurs campagnes militaires contre les forces de l’Axe.
Félix Éboué est nommé gouverneur général de l’Afrique-Équatoriale française et fait Compagnon de la Libération. Il meurt au Caire en 1944, quelques mois avant la libération de Paris.
Le 20 mai 1949, ses cendres sont transférées au Panthéon. Il devient la première personne noire à y entrer, aux côtés de Victor Schœlcher. Ce destin place Félix Éboué au cœur de l’histoire de la Résistance, tout en rappelant la contribution déterminante des territoires colonisés et des soldats africains à la libération de la France.
Gaston Monnerville, du procès des émeutiers de Cayenne à la présidence du Sénat
Quelques années après Félix Éboué, un autre Guyanais atteint les sommets de l’État français.
Gaston Monnerville naît à Cayenne le 2 janvier 1897. Élève brillant, il part étudier à Toulouse, où il obtient notamment un doctorat en droit. Devenu avocat à Paris, il se fait connaître au début des années 1930 grâce à une affaire profondément liée à l’histoire politique de la Guyane.
En 1928, la mort suspecte de Jean Galmot, ancien député de la Guyane très populaire auprès des classes modestes, provoque de violentes émeutes à Cayenne. Plusieurs Guyanais sont alors accusés d’avoir participé aux troubles et au meurtre de plusieurs personnes.
Lors du procès organisé à Nantes en 1931, Gaston Monnerville participe à la défense de quatorze accusés. Sa plaidoirie contribue à démontrer les faiblesses de l’accusation et le contexte colonial dans lequel les événements se sont déroulés. Les quatorze Guyanais sont finalement acquittés.
Cette victoire judiciaire lui confère une immense popularité en Guyane. En 1932, il est élu député du territoire. Il devient ensuite maire de Cayenne et sous-secrétaire d’État aux Colonies.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, malgré son statut de parlementaire, il s’engage dans la Résistance. Après la Libération, il poursuit son ascension politique. En 1947, il est élu président du Conseil de la République, institution qui précède le Sénat sous la IVᵉ République. Il conserve cette fonction jusqu’en 1958, puis devient président du Sénat sous la Vᵉ République, poste qu’il occupe jusqu’en 1968.
Pendant plus de vingt ans, un homme noir né à Cayenne se trouve ainsi à la tête de la seconde assemblée française. En cas de vacance de la présidence de la République, il aurait même pu être appelé à assurer provisoirement les fonctions de chef de l’État.
Son parcours est d’autant plus remarquable qu’il se déroule dans une France encore profondément marquée par les préjugés raciaux et l’héritage colonial. Gaston Monnerville reste également connu pour son opposition à la réforme constitutionnelle de 1962 instituant l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Il accuse alors le général de Gaulle de contourner les institutions parlementaires.
Son histoire dépasse donc celle d’une réussite individuelle. Elle raconte aussi la capacité d’un Guyanais à s’imposer au sommet de la République tout en défendant une certaine conception de la démocratie.
Christiane Taubira, une voix guyanaise au centre des grands débats français
Née à Cayenne le 2 février 1952, Christiane Taubira grandit dans une famille nombreuse élevée par sa mère. Après des études d’économie, de sociologie et d’ethnologie, elle s’engage dans la vie politique guyanaise.
Elle est élue députée de la Guyane en 1993. Mais c’est surtout son combat pour la reconnaissance de l’esclavage qui va inscrire son nom dans l’histoire.
À la fin des années 1990, Christiane Taubira porte à l’Assemblée nationale une proposition de loi visant à reconnaître la traite négrière transatlantique et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité.
Adoptée le 21 mai 2001, la loi dite « Taubira » constitue une étape majeure dans la reconnaissance officielle de l’histoire esclavagiste française. Elle prévoit également que cette histoire occupe une place dans les programmes scolaires et encourage les recherches qui lui sont consacrées.
Pour la première fois, la République française qualifie juridiquement la traite négrière et l’esclavage de crimes contre l’humanité. Cette reconnaissance contribue à faire entrer dans le récit national une histoire longtemps minorée ou reléguée aux marges.
En 2012, Christiane Taubira est nommée garde des Sceaux, ministre de la Justice. Elle devient alors le visage d’une autre réforme historique : l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe.
Pendant des mois, elle défend le projet devant le Parlement dans un climat extrêmement tendu. Elle fait face à de violentes attaques politiques, racistes et sexistes. La loi est finalement promulguée le 17 mai 2013.
Qu’on partage ou non ses positions politiques, Christiane Taubira occupe une place particulière dans l’histoire contemporaine française. Deux lois étroitement associées à son nom ont profondément modifié le rapport de la République à la mémoire de l’esclavage et à l’égalité des droits.
Boni Okilifuu, le chef marron dont le nom est devenu celui d’un peuple
L’histoire de la Guyane ne commence pas avec sa départementalisation et ne se limite pas à ses relations avec la République française. Elle est aussi façonnée par les peuples autochtones et par les communautés marronnes qui ont résisté à l’esclavage.
Au XVIIIᵉ siècle, dans la colonie néerlandaise du Suriname, des hommes et des femmes réduits en esclavage fuient les plantations. Ils trouvent refuge dans l’immense forêt amazonienne, où ils fondent des communautés autonomes.
Ces fugitifs, appelés Marrons, doivent apprendre à survivre dans un environnement difficile tout en résistant aux expéditions militaires envoyées pour les capturer. Leur connaissance de la forêt, des fleuves et des déplacements rapides leur permet de mener une longue guerre contre le pouvoir colonial néerlandais.
Parmi leurs chefs apparaît Boni Okilifuu, dont le nom est également écrit Boni Okilifu ou Bokilifu Boni selon les sources et les traditions.
Boni ne fonde pas à lui seul le mouvement marron auquel il appartient, mais il en devient l’un des principaux chefs militaires et politiques. Sous son autorité, les combattants attaquent les plantations, libèrent des esclaves et résistent aux troupes coloniales et à leurs auxiliaires.
Les autorités néerlandaises mobilisent d’importants moyens pour tenter de les vaincre. Pour échapper à leurs poursuivants, les Marrons conduits par Boni se déplacent progressivement vers la région du Maroni, à la frontière de l’actuelle Guyane française et du Suriname.
Boni est tué en février 1793. Cependant, sa disparition ne met pas fin à l’existence de son peuple. Son nom traverse les générations : les membres de cette communauté sont aujourd’hui appelés les Boni, mais aussi les Aluku.
Ils vivent notamment à Maripasoula, Papaïchton, Apatou et le long du Maroni. Leur langue, leurs pratiques artistiques, leurs structures sociales et leurs traditions témoignent d’une histoire construite dans la résistance à l’esclavage.
Boni Okilifuu n’est donc pas seulement le nom d’un chef guerrier. Il incarne la naissance et la survie d’un peuple qui a arraché sa liberté aux puissances coloniales.
Alexis Tiouka, porter la voix des peuples autochtones jusqu’à l’ONU
Alexis Tiouka appartient à une histoire plus récente, mais son combat plonge ses racines dans plusieurs siècles de dépossession et de marginalisation des peuples autochtones.
Né en 1959 et originaire d’Awala, dans l’ouest de la Guyane, il appartient au peuple kali’na. Juriste spécialisé dans le droit des peuples autochtones, il consacre une grande partie de sa vie à la défense de leurs droits territoriaux, culturels, sanitaires et politiques.
Dans les années 1990 et 2000, Alexis Tiouka représente les Autochtones de Guyane lors de discussions organisées aux Nations unies. Il participe ainsi au vaste mouvement international qui aboutit, en 2007, à l’adoption de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones.
Son engagement concerne des réalités très concrètes. Il alerte notamment sur les conséquences de l’orpaillage illégal, responsable de la pollution au mercure de certains fleuves et de la contamination des populations qui en dépendent pour leur alimentation.
Il dénonce également les difficultés d’accès aux soins et à l’éducation, la fragilisation des langues autochtones et l’insuffisante reconnaissance des droits des peuples premiers sur leurs terres.
Alexis Tiouka travaille aussi sur la mémoire des « homes indiens », ces internats religieux dans lesquels des enfants autochtones de Guyane ont été placés, parfois loin de leur famille, afin d’être évangélisés et assimilés à la société française. Avec la journaliste Hélène Ferrarini, il contribue à documenter cette histoire longtemps méconnue.
Son combat ne vise pas à enfermer les peuples autochtones dans le passé, mais à leur permettre de décider eux-mêmes de leur avenir. Il défend leur droit à participer aux décisions concernant leurs territoires, leurs ressources naturelles et la transmission de leurs cultures.
Décédé le 4 décembre 2023 à l’âge de 64 ans, Alexis Tiouka demeure l’une des grandes figures du mouvement autochtone guyanais.
Cinq parcours pour raconter plusieurs histoires de la Guyane
Félix Éboué, Gaston Monnerville, Christiane Taubira, Boni Okilifuu et Alexis Tiouka n’appartiennent ni à la même époque, ni au même peuple, ni au même courant politique.
Les trois premiers ont exercé leur action au sein des institutions françaises. Boni Okilifuu incarne une résistance construite contre l’ordre colonial et esclavagiste. Alexis Tiouka a, quant à lui, questionné les limites du modèle républicain lorsqu’il s’agit de reconnaître les droits collectifs et territoriaux des peuples autochtones.
Réunir ces cinq figures permet ainsi de montrer toute la complexité de la Guyane. Une terre amazonienne, caribéenne et sud-américaine où se croisent des histoires créoles, marronnes, autochtones, européennes et africaines.
Ces personnalités ne doivent pas être présentées comme de simples exceptions sorties de nulle part. Leurs parcours sont aussi le reflet des sociétés, des résistances et des combats collectifs dont elles sont issues.
Connaître leur histoire, c’est finalement regarder la Guyane autrement : non plus comme une périphérie lointaine, mais comme un territoire qui a participé, à plusieurs reprises, aux grandes transformations politiques, sociales et humaines de son époque.
Avant de se quitter :
Si cette article t’a parlé ou surpris, laisse-nous un ❤️ ou un commentaire . Ça nous aide à continuer de couvrir la Caraïbe en profondeur et de partager les infos qui comptent !






