BUMIDOM : l’histoire d’une migration qui a transformé les Antilles et la France
Entre les années 1960 et 1980, près de 160 000 à 200 000 jeunes Antillais, Guyanais et Réunionnais ont quitté leurs îles natales pour s’installer en France hexagonale. Cette migration organisée, orchestrée par le BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer), a profondément marqué les sociétés ultramarines et la diaspora en métropole. Rêve, espoir, déracinement, mais aussi frustrations et blessures invisibles : cette histoire complexe mêle politique, économie et intimité humaine.
1. L’après-guerre et la départementalisation : un contexte fragile marqué par une aspiration indépendantiste
Après la Seconde Guerre mondiale, les anciens territoires d’outre-mer comme la Guadeloupe, la Martinique ou La Réunion entrent dans une phase de transformation dramatique. La loi de départementalisation de 1946, qui intègre juridiquement ces îles à la République française, promet l’égalité et la modernité, mais ne suffit pas à résoudre les fractures économiques et sociales : le chômage explose, le modèle agricole traditionnel s’effondre et les infrastructures peinent à se développer. Dans le même temps, la concurrence des bananes africaines et sud-américaines et la baisse de la rentabilité de la canne fragilisent les bases économiques historiques des sociétés antillaises.
Ce contexte de crise sociale nourrit rapidement des aspirations politiques nouvelles. Au fur et à mesure que la départementalisation formalise l’appartenance à la France, une partie de la population antillaise commence à développer un discours anticolonial et nationaliste. Dès les années 1960, des mouvements autonomistes émergent (comme le GONG, Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe) qui prônent une souveraineté antillaise plus affirmée.
Cette contestation politique gagne en radicalité au fil des années. Au début des années 1980, apparaissent des groupes clandestins prônant la lutte armée : le GLA (Groupe de Libération Armée), fondé autour de Luc Reinette, se revendique ouvertement indépendantiste et lance des actions violentes pour revendiquer la souveraineté de la Guadeloupe. Peu après, en 1981, naît le MPGI (Mouvement Populaire pour une Guadeloupe Indépendante) également porté par Reinette, qui adopte une stratégie révolutionnaire. En 1983, ces forces se regroupent sous l’Alliance Révolutionnaire Caraïbe (ARC), qui revendique l’indépendance non seulement de la Guadeloupe, mais aussi de la Martinique et de la Guyane.
L’ARC, par ses actions militantes (bombes, sabotages), s’impose comme l’un des symboles les plus audacieux de la lutte anticoloniale française dans les années 1980. Cette radicalisation indépendantiste s’inscrit dans un précédent historique : alors que la départementalisation était présentée comme un aboutissement de la citoyenneté, elle est aussi perçue par certains comme une forme d’assimilation, d’aliénation politique et culturelle.
Ainsi, le climat dans les Antilles n’est pas seulement économique : il est aussi profondément politique. L’État français, en lançant des programmes comme le BUMIDOM, entend maîtriser cette situation, en renvoyant une partie de la jeunesse vers la métropole. Mais cette migration ne calme pas toujours les revendications : au contraire, elle alimente un imaginaire de rupture, d’émancipation que certains indépendantistes mettent à profit pour appeler à un futur radicalement différent.
2. La naissance du BUMIDOM : organiser le départ pour mieux contrôler
Créé en 1963 par Michel Debré, le BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer) est un organisme d’État chargé de gérer et d’encadrer la migration ultramarine vers la métropole. Son objectif officiel est double : offrir une perspective d’emploi aux jeunes ultramarins tout en répondant aux besoins de main-d’œuvre en France hexagonale.
La création du BUMIDOM s’inscrit dans un contexte géopolitique et économique complexe. À l’international, la France observe avec inquiétude la montée du communisme à ses portes : Fidel Castro prend le pouvoir à Cuba en janvier 1959, installant un régime allié au bloc communiste dans les Caraïbes. Dans le même temps, les anciennes colonies françaises poursuivent leur processus d’indépendance : Madagascar obtient sa souveraineté en juin 1960, et l’Algérie devient indépendante en juillet 1962, marquant la fin du dernier grand territoire colonial français. Ces événements contribuent à un climat d’insécurité géopolitique et renforcent la volonté de Paris de maintenir un contrôle étroit sur les départements d’outre-mer.
Parallèlement, les sociétés ultramarines sont frappées par une grave crise économique. Le déclin de l’économie sucrière et des plantations, combiné à la concurrence internationale des bananes et au basculement progressif de la production sucrière vers la betterave en métropole, entraîne de nombreuses pertes d’emploi et fragilise les territoires insulaires. Ces difficultés s’ajoutent à la pression démographique élevée, créant un cocktail d’inquiétude sociale et économique pour le gouvernement.
En France, la situation est elle aussi critique : le pays doit se reconstruire après la Seconde Guerre mondiale et fait face à un manque de main-d’œuvre dans le BTP, mais aussi dans la fonction publique. La jeunesse ultramarine, disponible et éduquée, représente alors une solution pratique pour combler ces besoins. Le BUMIDOM organise le départ en métropole, fournit un billet d’avion payé par l’État, un hébergement temporaire et des placements professionnels, souvent dans des métiers peu qualifiés ou dans la fonction publique. Ainsi, le BUMIDOM apparaît non seulement comme un instrument économique pour la reconstruction française, mais aussi comme un moyen de contrôler la jeunesse ultramarine et de canaliser les tensions sociales et politiques dans les îles.
3. La migration entre espoir et désillusion
À leur arrivée en métropole, beaucoup découvrent que le rêve français se heurte à une réalité plus complexe. La majorité des jeunes est orientée vers la fonction publique, un secteur délaissé par les Français de l’époque.
Les emplois proposés aides soignants, agents RATP, postes ou travail domestique ne correspondent souvent pas à leurs aspirations initiales. Les jeunes femmes, par exemple, sont parfois envoyées dans des centres spécifiques, comme à Creil-sur-Ourcq, pour suivre des formations au service domestique. Bien que ces emplois garantissent un logement social, un revenu stable et des congés bonifiés, ils sont loin des ambitions que nourrissait la jeunesse ultramarine. La frustration se mêle alors à l’espoir : certains réussissent à gravir les échelons, d’autres ressentent une forme d’exil forcé, une dévalorisation de leurs compétences et un déracinement difficile à surmonter.
Cette expérience de migration est magnifiquement illustrée dans la chanson guadeloupéenne Mwen Domi Dewo. À travers ce morceau, l’artiste pointe le décalage entre la vision idéalisée de la France et la dure réalité des quartiers populaires.
4. Le déracinement et la confrontation au racisme
La migration ne consiste pas seulement à changer de lieu de travail ; elle implique un choc culturel et identitaire. Beaucoup d’ultramarins se retrouvent isolés, confrontés à un climat différent, à des modes de vie inconnus et à une société parfois hostile. Le racisme et les discriminations sont fréquents : refus de logement, insultes, stéréotypes sur les « Français des îles », marginalisation dans certains métiers.
Face à cette situation, des espaces communautaires émergent : foyers antillais, associations, bals et restaurants créoles deviennent des lieux essentiels pour maintenir des liens culturels et familiaux, recréer un sentiment d’appartenance et de solidarité. Ces initiatives permettent de construire un équilibre identitaire entre la vie en métropole et les racines ultramarines.
5. Les conséquences sur les sociétés ultramarines
La migration organisée par le BUMIDOM a eu des effets durables sur les DOM eux-mêmes. Le départ massif des jeunes contribue à :
un vieillissement accéléré de la population,
une réduction des forces vives dans l’économie locale,
une dépendance accrue à l’État central,
et une mutation profonde du modèle social, avec la tertiarisation et l’urbanisation croissante.
Le BUMIDOM participe ainsi à un remodelage complet des sociétés ultramarines, transformant à la fois l’économie, les structures familiales et les pratiques culturelles. Il est également accusé d’avoir vidé les îles de leur jeunesse au profit de la France métropolitaine, sans traiter les causes profondes du chômage et de la pauvreté dans les DOM.
6. Les réussites et opportunités offertes par le BUMIDOM
Malgré les difficultés, le BUMIDOM a permis à beaucoup de jeunes de trouver stabilité, emploi et ascension sociale. Certains ont pu accéder à des postes qu’ils n’auraient jamais obtenus aux Antilles, devenir propriétaires, construire une famille ou contribuer au développement des services publics en métropole. Les congés bonifiés, créés pour permettre aux fonctionnaires ultramarins de retourner dans leur île d’origine tous les quelques années, ont également facilité le maintien de liens familiaux et culturels, bien que leur fonctionnement ait été parfois mal compris par les Français de Métropole.
7. La fin du BUMIDOM et son héritage
En 1983, François Mitterrand met fin au BUMIDOM. Mais l’organisme a déjà profondément transformé la France et les Antilles. La diaspora ultramarine en métropole devient structurée, influente, et conserve une mémoire forte des migrations passées. Les liens familiaux, économiques et culturels avec les îles se maintiennent, mais la migration a laissé des traces dans la psyché collective : blessures identitaires, frustrations, racisme subi et stéréotypes persistants.
Aujourd’hui, le BUMIDOM éclaire encore de nombreux enjeux contemporains : la mobilité sociale, les relations entre métropole et les antilles et Guyane, les migrations internes, et la construction d’identités multiples entre les îles et la France.




