Béhanzin, roi du Dahomey : l’incroyable exil d’un souverain africain en Martinique
On l’ignore souvent, mais la Martinique a accueilli sur son sol l’une des plus grandes figures de la résistance africaine à la colonisation européenne. À la fin du XIXᵉ siècle, bien avant que les discours sur la mémoire, l’exil et la diaspora ne s’imposent, un roi africain déchu par la puissance coloniale française vivait, contraint et surveillé, sur cette île caribéenne.
Son nom : Béhanzin, dernier souverain indépendant du royaume de Dahomey, l’actuel Bénin.
Béhanzin, héritier d’un royaume millénaire
Né en 1845 sur le plateau d’Abomey, cœur politique et spirituel du Dahomey, Béhanzin voit le jour sous le nom d’Ahokponou Nyakaja Honsinyenli. Il est le fils du roi Gléglé et de la reine Nan Akossou Mandjanou, héritier d’une dynastie qui règne depuis plusieurs siècles sur l’un des royaumes les plus puissants d’Afrique de l’Ouest.
En 1875, il devient héritier du trône sous le nom de Kondo. À la mort de son père, en décembre 1889, il accède au pouvoir à l’âge de 45 ans et prend le nom de règne Béhanzin Aïdjéré. Son couronnement intervient dans un contexte explosif : l’Afrique est en train d’être dépecée par les puissances européennes.
Face à la colonisation française
La conférence de Berlin (1884-1885) a entériné le partage du continent africain entre puissances coloniales. Le Dahomey, stratégique par son littoral et ses ports, attire particulièrement la France, déjà implantée à Ouidah et Cotonou.
Béhanzin tente d’abord une voie diplomatique. En octobre 1890, il signe l’accord de Ouidah, reconnaissant le protectorat français sur Porto-Novo en échange d’une rente annuelle de 20 000 francs. Mais ce compromis n’est qu’un répit. Très vite, la logique impériale reprend le dessus.
En 1892, les troupes françaises menées par le colonel Alfred Dodds lancent une offensive militaire massive contre le royaume. L’armée du Dahomey, forte de 15 000 hommes et de près de 4 000 amazones, ces célèbres femmes guerrières, est décimée. Le bilan est terrible : environ 4 000 morts et 8 000 blessés. Abomey est prise et incendiée.
La chute d’un roi… et le choix de l’exil
Malgré la destruction de son armée, Béhanzin poursuit la résistance avec les forces restantes. Acculé, il finit par se livrer volontairement en janvier 1894, posant une condition symbolique et politique forte : rencontrer le président français Sadi Carnot, qu’il considère comme son égal.
Cette rencontre n’aura jamais lieu.
Au lieu de Paris, le roi est envoyé en exil forcé. L’objectif du gouvernement français est clair : éloigner Béhanzin non seulement de son royaume, mais du continent africain tout entier, afin d’éviter qu’il ne devienne un symbole vivant de la résistance anticoloniale.
Pourquoi la Martinique ?
La destination choisie surprend : la Martinique, petite île des Caraïbes, séparée du Dahomey par l’océan Atlantique. Pour l’administration coloniale, elle offre plusieurs avantages : éloignement maximal, surveillance facilitée, climat jugé « acceptable ».
Le gouverneur de la Martinique, Delphino Moracchini, consulté en février 1894, ne voit aucun inconvénient à cette présence. Ironie de l’histoire : le premier gouverneur du Dahomey, Victor Ballot, né… en Martinique en 1853, aurait lui-même suggéré cette destination.
Le 12 mars 1894, la décision est officialisée. Béhanzin arrive à la Martinique avec ses enfants, quatre de ses épouses, un interprète et un protocole réduit.
Un roi africain oublié aux Antilles
Installée au Fort Tartenson, dans un bâtiment modeste divisé en appartements, la famille royale vit sous étroite surveillance. Dans un premier temps, la presse locale s’empare du personnage, fascinée par son « exotisme ». Mais l’intérêt retombe rapidement.
Progressivement, Béhanzin tombe dans l’oubli. Les autorités coloniales réduisent de moitié les budgets alloués à sa subsistance. Le roi, autrefois à la tête d’un royaume souverain, vit désormais comme un interné politique, loin de son peuple et de ses ancêtres.
Sans relâche, il écrit et sollicite le gouvernement français pour obtenir le droit de retourner au Dahomey. En Martinique, certains élus et une partie de la presse prennent sa défense et plaident pour son rapatriement.
De la Martinique à l’Algérie, sans jamais revoir l’Afrique noire
Il faudra attendre 1906 pour que la France autorise enfin son départ. Le 17 avril, Béhanzin quitte la Martinique avec sa famille. Mais là encore, l’histoire se répète : il ne rentre pas au Bénin.
Il débarque à Alger, alors colonie française. Fatigué, affaibli, brisé par l’exil, il vit retiré à Blida, conscient qu’il ne reverra sans doute jamais Abomey. Il meurt le 10 décembre 1906, sept mois après son arrivée, et est enterré au cimetière Saint-Eugène.
Son fils Ouanilo, devenu avocat, rapatriera finalement sa dépouille en 1928.
De roi déchu à héros national
Longtemps réduit au silence par l’histoire coloniale, Béhanzin devient, après l’indépendance du Bénin, une figure majeure de la mémoire nationale. Symbole de résistance, de dignité et de souveraineté africaine, il est aujourd’hui honoré par une grande statue à Abomey et enseigné comme l’un des héros fondateurs du pays.
Son passage forcé par la Martinique rappelle une vérité encore trop peu racontée : les Caraïbes ont aussi été un espace d’exil politique africain, un prolongement discret mais réel de l’histoire coloniale du continent noir.
*Situé à Fort-de-France, le fort de Tartenson est une ancienne installation militaire datant de la période coloniale. C’est dans l’un de ses bâtiments que le roi Béhanzin et sa famille furent logés lors de leur exil en Martinique à partir de 1894. Le site existe toujours aujourd’hui, bien qu’il ne fasse pas l’objet d’un entretien régulier ni d’une mise en valeur patrimoniale importante.
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